Royaume sauvage

Elle revenait du jardin et n’en revenait pas. 

Ce lopin de terre tombé du ciel, ce minuscule espace de liberté intense, ouvert à tous les vents & toutes les promesses, à la terre ingrate & déterminée, qui n’en faisait qu’à sa tête, refusant les contraintes, offrant ce qu’il voulait, le jour où il était entré dans sa vie, elle s’était un peu inquiétée. 

Un jardin… comme un nouvel enfant. Des droits, des devoirs, des responsabilités. 
Oui. Mais pas de comptes à rendre. 
Ce serait juste entre elle & lui. 
Il faudrait trouver la langue, ouvrir le dialogue, écrire des poèmes.

Elle était très intimidée, pleine de doutes & de questions. 
Elle savait que le temps serait de la partie, que la confiance ne se décrétait pas, que la patience s’imposerait. 

Il fallait descendre quelques marches pour s’y rendre, comme si ce royaume sauvage se trouvait ailleurs, sur un autre plan & exigeait ce changement de perspective.
Déposer les armes, oublier le quotidien, abandonner le superflu. Emmener ses rêves. 

Parfois, elle avait l’impression que ce timbre poste, qui changeait d’apparence au fil des saisons, était sa tesselle de mosaïque dans l’immense paysage du monde. Le vert & le bleu qui dominaient quand venait le printemps, le chant des oiseaux, l’envol du bourdon, le retour des lézards verts, donnaient corps à sa présence au monde.

Elle avait obstinément jeté noyaux & pépins au fil de la haie pour les abeilles & les fourmis. On se moquait d’elle. Pourtant, ce n’était pas perdu. Au pire, la pluie & les cloportes les rendraient à la terre en humus fertile. 

Et ce matin, vingt ans plus tard, elle découvre dans la haie les taches roses & improbables de son premier pêcher en fleurs. 

Oui, ce timbre poste, cette parcelle de planète, cet espace indiscipliné, miraculeux & mal peigné, ce navire amarré à sa patience & à ses rêves, c’était sa présence au monde.

&. &. &. &. &. &. &. &. &. &. 

Texte & photo © Nathalie Esperluète

Laisser un commentaire