Sans maux & sans parole

Tu la regardais vivre à contrecœur. 
Pardon : tu ne la regardais pas à contrecœur. 
Elle vivait à contrecœur. 

Elle s’épuisait depuis longtemps à vivre à rebours, dans l’obscurité de ces précieuses porcelaines qui ne sortent que les jours de fête. 
Elle se pensait incassable. 
Elle était seulement hors d’atteinte. 

Elle regardait, l’air hébété, la vie des autres sur les écrans qui lui servaient et de limites et d’infini.

Elle s’endormait dans cette boue, infâme, informe, intimement proche de son âme de porcelaine. 
Elle rêvait parfois du mariage de la boue & de la force pour donner forme à sa faiblesse. 
Elle n’avait personne sur qui compter. 

Sans maux & sans parole, elle tricotait inlassablement sa carapace. 
Le fil était soyeux, les points serrés. 
Elle se rendait compte que sa prison rétrécissait. 
C’était sans espoir, doux, souple & irrespirable. 

Sans espoir, je ne sais pas…
Elle tenait les aiguilles, le fil, et je la voyais parfois quitter les écrans des yeux & suivre la course d’un nuage.

&. &. &. &. &. &. &. &. &. &. &.

Texte & photo © Nathalie Esperluète

Laisser un commentaire