Archipel

Tu as cinq ans. La cloche a sonné. Ils sont tous en rangs. Tu n’as rien vu, rien entendu. Tu es sorti avec les autres, mais tu n’écoutes rien. Tu aspires une grande goulée de cet air frais qui ranime ton sang & le fait battre à tes oreilles. Tu cours vers ton refuge, derrière l’arbre, là où ils n’ont pas réussi à bétonner l’espace. Les araignées & les fourmis sont là, qui vivent cette vie minuscule qui te fascine tant. Elles tracent les lignes d’un code que tu n’as aucun mal à traduire.

Tu as dix ans. Tu as décidé d’apprendre le chinois. Calme, précis, concentré, toi, si feu follet d’habitude, tu remplis les pages de signes qui chantent sans doute à tes oreilles. La fluidité de ton geste, sa légèreté, sa précision, on dirait un pianiste. On entendrait presque ta musique. 

Tu as quinze ans. Il y a trop de monde dans l’amphi, trop de bruit. Tu restes paralysé devant la porte, impossible de franchir le pas. Intérieurement, c’est la panique. Le cerveau en ébullition, tu énumères les options. Il y a forcément une solution. 
Tu respires, tu souris même. Et tu cours à la bibliothèque. S’il est question d’apprendre, tu liras tous les livres.

Tu as 18 ans. Tu plonges dans l’infiniment petit. Tu retiens ton souffle pour ne rien déranger & ne rien oublier. L’univers immense parcouru de lignes, comme la toile des araignées, parsemé de signes, comme un dazibao sans fin. 
Les langues du monde se tressent sous tes doigts. Elles se décantent, deviennent silhouettes. Du fil ténu que tu obtiens, de tes rêves mathématiques, de ton amour de la musique, tu ouvres d’autres passages, tu crées des liens instables, évidents mais fugaces. 

Tu as vingt-cinq ans. La langue qui percutait à tes seules oreilles, d’autres l’entendent aujourd’hui. Tu la traduis & la partages. Tu donnes forme à des rêves que tu n’es plus le seul à voir. L’îlot perdu dans l’océan a reconnu son archipel. 
Il n’y en a pas deux pareils, la mer bat toujours la côte, la tempête n’est jamais loin. Mais la langue qui percutait à tes seules oreilles, d’autres l’entendent aujourd’hui. 

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