La petite chanson dérisoire

C’était la ligne de crête,
crête des vagues ou des collines,
cime des arbres & des montagnes.
Toutes ces lignes jamais droites qui écrivent le paysage, racontent toutes les histoires, dessinent toutes les musiques.
On le savait sans le savoir. C’était les bagages du vent.
Où que se porte le regard, le nom des choses importait peu.
Pourquoi la plume, pourquoi la feuille ? Et pourquoi donc le grain de sable ?
Chacune de ces formes parfaites racontait comme une évidence le chemin que suivait le vent.
Rien n’était lisse, rien n’était droit. Et rien, jamais, ne pouvait arrêter le vent.
Parfois, quand chantait l’oiseau, l’air changeait de couleur & racontait une autre histoire. Le temps ralentissait, nous donnait un peu de repos.
Partir n’était plus si urgent.
On retrouvait une épaisseur, la cohérence & la chaleur qui nous faisait sentir vivant.

Il y avait toujours du vent.
On l’emportait dans nos bagages. Il dessinait le paysage, les arbres, les maisons & le chant des oiseaux.
Peut-être qu’on suivait sa trace ou bien qu’il ouvrait le chemin.
Quand il lui arrivait de se poser, se reposer, le silence nous surprenait. On voyait d’autres couleurs, on s’essayait à la patience, on retournait à son enfance, les jeux, l’espoir, la transparence.

Le vent… comme un fardeau, un compagnon bien trop bruyant pour entendre battre son cœur,
ou bien comme un éclaireur qui, parce qu’il te connaît par cœur, finira la phrase avant toi.

Il y avait toujours du vent.
Ce n’était pas une question, mais l’écriture du paysage, sa forme, son écho, sa voix.
Sur la falaise, il résonnait. Dans la plaine, il s’évanouissait.
Il mélangeait toutes les langues & faisait claquer les drapeaux.
Toute résistance était vaine.
Il avait pour lui les saisons, les grains de sable en tourbillons. Un jour, les gerbes d’étincelles qui embraseraient les collines, un autre, les graines du hêtre & du chêne qui reverdiraient demain.

Il y avait toujours du vent.
On l’emportait dans nos bagages. C’était juste une impression, une présence, la petite chanson dérisoire qui nous rassurait dans la nuit.
Il portait avec lui le brouhaha des villes, le dernier refrain à la mode, les questions qui ne servent à rien. Il brouillait toutes les pistes, battait les cartes & la cadence. Il empêchait le repos & nous obligeait à la fuite.

Il y avait toujours du vent pour s’opposer à nos rêves, renverser nos échafaudages, dilapider nos espérances.
Parfois, dans l’une de nos vies éphémères, on s’asseyait en rond dans le sable & on apprenait ensemble à déchiffrer sa chanson.

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Texte & photo © Nathalie Esperluète

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