À R.M. Rilke, Ch. Juliet, J. Terramorsi, A.A. Saïd, J. Yau & N. Matthis
Je ne sais comment j’ai appris à lire la langue évaporée des nuages flottants, des courants d’air, des chemins qui s’éloignent. Intercesseurs de la mémoire de l’air, ils se soudent & s’effritent, s’effilochent & s’envolent, et avec eux nos voix, nos langues, nos histoires.
Le monde qui se dérobe, les mots qui veulent dire autre chose, les mémoires qui se perdent, les jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas éclairci, l’âme des arbres,
tout fait langue, chemin, nuage.
Cette langue perdue, piétinée, n’est pas morte.
Elle court les chemins de rocaille, les ciels d’orage, le lit des rivières.
Elle court dans les veines des enfants, des arbres, des poètes. On l’entend au petit matin dans le chant de l’alouette.
Rien ne sert de courir à sa perte.
Il faut s’asseoir aux carrefours, écouter l’air, palper l’intensité de l’instant dévorant, de la pluie éphémère, de la douleur escamotée. Sur les chemins pavés des présences familières, sur le bord des rivières poudrées d’impatience, à la cime des arbres que l’on voudrait atteindre, se posent les voix, les nuages, les souvenirs, l’irrégularité des jours, la patience de savoir que, même éparpillé parmi les grains de sable,
tout fait langue, chemin, nuage.
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Texte & photo © Nathalie Esperluète
