La chaîne & la trame

Ce n’était pas une maison pour elle, mais pour des hôtes de passage. 
C’était ça qui ne collait pas.
Il fallait tout redéfinir.
Si elle ne trouvait pas un autre mot, elle ne parviendrait à rien.
Penser dans une langue étrangère, déplacer les limites de sa tolérance, accepter d’autres échelles.
Maison… Ce mot était trop familier, trop enveloppant, tissé avec ses propres fibres, prolongement d’elle-même.

Il fallait qu’elle sorte du cadre, qu’elle s’assoit sur les marches, qu’elle regarde le bâtiment, qu’elle s’impose la distance. 
Elle sentit qu’elle perdait l’équilibre, eut peur de ne pas se reconnaitre, de se désagréger.
Il lui fallut du temps, reprendre pied, retrouver son souffle. Et la grisante impression d’avoir changé d’univers. Les couleurs avaient une autre densité, racontaient de nouvelles histoires, invitaient à d’autres mariages.
Et tout prenait sa place.

Ce n’était pas une maison pour elle, mais pour des hôtes de passage.
Mais c’était aussi sa maison. Elle pouvait y laisser sa trace, des poussières de son univers, signes secrets de sa présence & de sa gratitude.
Une pause dans le bruit du monde, dans la stridence de la rue, dans la course stupide des aiguilles des montres. Une halte pour sentir battre le cœur des mots qui se cachent à la tombée du jour.

Il y a les mots du soir & les mots du matin, les mots qui rebondissent & ricochent sans fin, les mots qui nous poursuivent de leur écho, qui butent dans nos phrases & qui nous sont échardes.

Les mots comme un pays, qui ouvrent les fenêtres, le cœur & l’horizon, des mots qui se pétrissent un peu comme l’argile, d’autres insaisissables comme sables mouvants, les mots qui nous font signe & brillent dans nos nuits, ceux que l’on reconnait comme un trésor intime, ceux que l’on apprivoise, les mots que l’on entasse, dont on ne sait que faire, les mots qui nous bousculent & donnent le vertige. 

Parfois, quand on fait une pause dans le bruit du monde & dans la course stupide des aiguilles des montres, on entrevoit la chaîne & la trame. Et si on prend le temps alors de suivre leurs entrelacs, on tisse une histoire, on jongle un poème, on invente un univers, on dessine sa maison.

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Texte & photo © Nathalie Esperluète

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