Chamane

Elle avalait les histoires comme d’autres collectionnent les trophées.

Enfant nomade, elle avait grandi dans la forêt et ne l’avait jamais quittée.

Jusqu’aux neuf ans des enfants de son peuple, un plus âgé accompagnait et se faisait l’interprète des rêves, des rencontres et de tous les alphabets. Elle se souvenait du jour où l’on avait traduit pour elle l’incendie de la grande plaine, de l’aube où le fracas du vent avait livré son message, entre colère et liberté. Elle n’avait pas oublié la nuit où, tous en cercle autour du feu, on avait dessiné à la craie le chant ténu des étincelles. Elle avait patiemment appris, dans la dentelle de la glace, combien durerait l’hiver et à lire, à la nuance des feuilles mortes, la route à prendre vers le printemps.

Elle grandissait en ayant tout à fait conscience de la subtilité de ces apprentissages, de leur nécessité vitale et de la liberté éternelle et fragile qu’ils offraient en partage. La chanson qui montait en elle lui disait de prendre la route, d’aller confronter à la marge la densité des grains de sable, de suivre une à une dans le ciel les lignes tracées par les éclairs, d’écarter le rideau de brume pour nager jusqu’à l’estuaire.

Elle se rêvait chamane. Elle avait appris à tisser chaque rêve au précédent, à lire dans la journée la réminiscence de la nuit et à préparer chaque soir deux fils de soie pour le prochain. Peu à peu, s’était dessinée la silhouette d’un belvédère. Elle savait depuis le désert que le silence était rempli des histoires que chuchotent les éphémères. Elle tendait l’oreille. Cairn, tas de pierres, foulard oublié, morceau d’étoffe arraché, elle avait suivi les chemins en se demandant à quoi elle reconnaîtrait sa place. Elle se moquait d’elle-même. Elle savait bien que l’évidence prendrait la forme de l’endroit et que sa seule monnaie d’échange serait le poids de sa patience. Elle avait choisi ce promontoire après l’avoir longtemps observé. Il avait fallu son œil exercé et la clairvoyance de son regard pour comprendre que se trouvait là un refuge de toile et de courants d’air. Elle avait deviné sa présence un jour où le vent avait oublié qu’il devait mener bataille. Ce qui l’avait décidée, c’était le son cristallin de l’air. La note juste.

Lorsque le temps était à la neige, les nuages jouaient longtemps au flanc du promontoire, semblant hésiter. À l’automne, les arbres qui s’étaient accrochés là dessinaient une guirlande qui courait autour de la montagne. Dans la vallée, on racontait aux enfants que leurs feuilles d’or étaient la monnaie perdue d’un géant. Terrasse ouverte aux quatre vents, au bout de mille chemins ombragés, refuge comme une coupole accueillante, ronde et ouverte à l’horizon. Les murs couverts de mosaïque ne sont que toiles et tentures. Seul le vent décide d’ouvrir ou de fermer les portes.

Elle serait chamane. Elle vivait dans son refuge, qu’elle avait tapissé de miroirs. Faux miroirs, vraies fenêtres ouvertes sur l’autre univers. Le roulement du tonnerre se perdait, car il n’y avait plus de murs. Dans la mouvance de l’instant et la transparence de l’espace, elle cherchait le poids. Deviner le grain du moment était son pouvoir. Elle avait réuni les langues oubliées pour raconter la trace, la distance, l’envie ou la peur. À la couleur de ton pas, elle savait ce que contenait ton bagage : la brûlure, la fuite, la légèreté, l’avenir. Dans les mailles de son impatience, elle attendait le moment où tout se dévoilerait. L’instant déciderait pour elle. Elle n’avait jamais pu savoir quel serait le signal, à quoi elle devinerait sa forme, sa couleur, ni le bruit qu’il ferait. Elle avait fini par se dire qu’elle ne saurait pas non plus à quel âge elle le rencontrerait. Toute sa patience aiguisée, toute la science de ses rêves, tous les alphabets décodés sur les traces des fourmis, tout prenait place. Elle avait l’impression d’être la brise et le fœhn, d’être l’estuaire, le fleuve et la mer. Aussi loin que portait son regard et dans l’espace de ses bras, l’énergie montant de la terre, le bruit du monde l’enveloppant, elle savait qu’elle quittait la marge, qu’elle était au cœur de l’instant. Elle savait que désormais ses rêves traduiraient le monde. Elle se savait chamane, collectionneuse d’histoires et passeuse d’univers. 

Texte & photo © Nathalie Esperluète

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