La trace

L’orage s’était éloigné. On ne l’entendait plus. Il allait falloir repartir. L’ardoise était luisante, les pierres fumaient. Il y aurait du brouillard en nappe dans le bois.
Elle avait huit ans. Elle devait rejoindre le troupeau avant la nuit. Elle n’avait pas peur mais elle était bien, là. Elle savait que le chemin l’attendrait, qu’elle pouvait encore profiter du collier de gouttes prises dans la toile d’araignée.
Elle avait emmenée deux fois le troupeau avec sa grand-mère, à la fin du printemps. Aller, retour. Pour que tes pieds apprennent à lire le chemin. Ça l’avait fait rire, mais elle savait que c’était ça.
Sa grand-mère parlait aux arbres, déchiffrait les nuages, tricotait l’osier, faisait des baumes avec les herbes et partageait avec elle le poids des pierres et la rondeur du monde.
Elle savait confusément qu’elle pouvait tout lui demander, que chaque chose à travers elle prenait sa place, qu’elle avait tant de fois parcouru le chemin avant elle qu’elle avait vu grandir les arbres, se faire et se défaire les plages du ruisseau, reculer la lisère qui abritait le cerf.
Elle se mit en chemin. Tout lui parlait. La trace était vibrante et sonnait sous ses pas. Elle disait la présence bienveillante des passeurs de légendes, des coupeurs de feu, des fées, des animaux mythologiques dont l’avait bercée sa grand-mère.
Elle savait confusément que le flambeau lui revenait, que c’était à elle désormais d’apprendre à lire les écorces, à tisser branches et ramures, à donner sens aux carrefours. 
Elle savait que sa grand-mère traduirait encore pour elle la noirceur des nuits sans lune et la course des hirondelles. 
Elle avait huit ans. Sa grand-mère la regarderait grandir, sauter dans les flaques, jouer à la marelle, tresser sous son béret gris ses cheveux de fils de vent, de rayons de lune et de coquelicots.
Elle savait qu’elle reprendrait le chemin, qu’elle réinventerait la trace.
Elles savaient, l’une et l’autre, que leur vie était la trace et qu’elle s’écrirait avec elle. 

La femme qu’elle est devenue n’a plus huit ans depuis longtemps. Sa grand-mère s’en est allée, emportant avec elle la certitude de la trace, le poids des pierres et la rondeur du monde.
Pendant quelques saisons, elle a repris le chemin, gravant en elle chaque repli, chaque froissement d’aile, chaque éclair de libellule.
Ni fuite, ni renoncement, elle ressentait intensément que le partage la porterait.
Le grain de l’écho, la chaleur du soir, la compagnie malicieuse des geais, tout lui disait qu’il fallait quitter le chemin, quelque temps, pas longtemps, écouter battre le cœur de la vallée, apprendre de sa pulsation, découvrir d’autres alphabets, s’enchanter d’autres écritures, se donner la permission.

Texte & photo © Nathalie Esperluète

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