Une plume, une goutte

Elle avait ramassé une plume. Une grande plume prise dans un bouquet de thym. Tachetée & soyeuse, elle racontait un autre monde. Les nuits de pleine lune, les bruits étouffés, les sagesses échangées dans les cercles de femmes. Elle dessinait l’humanité, la connivence & la chaleur, le partage & la clairvoyance. Elle racontait le chemin qui restait à parcourir & l’urgence de se lever. Elle disait la douceur de se laisser porter & l’importance du message.
Elle disait que tout était là : une plume, un bouquet de thym & le chemin à parcourir.

Ils ont atteint la crête. Le vent souffle & ramène avec lui des histoires mélangées. On ne sait pas dans quelle langue, mais on les comprend toutes. On se sent un peu ivre, comme avant la tour de Babel. Toutes les histoires du monde sont là. 

Les deux pieds plantés dans le sol, elle sent une force infinie monter en elle. Elle sent chaque mot exploser dans ses veines comme un alcool vertigineux. Elle n’a plus de limites. Elle est feuille, sève & racine. Elle est pierre, sable & poussière. L’aigle qui passe s’adresse à elle & elle entend la fourmi.

Cet instant a la forme d’une goutte. Il est fragile, fugace & rond. Il fait d’elle l’herbe frissonnante, le chêne & la couleuvre bleue. Elle pourrait avoir le tournis, mais elle a le temps d’être chaque être & d’en conserver l’empreinte. Elle pourrait devenir sourde, mais elle a le temps d’apprendre chaque battement d’aile, chaque cri, chaque bourdonnement. Elle a conscience de l’étrangeté du moment, conscience aussi qu’elle a le temps. 

Elle s’assoit pour écouter le chant des pierres & respirer la connivence. Elle attend.

Elle reconnaitra l’instant où il faudra redescendre. Elle emportera avec elle toutes les langues du monde & la folie de savoir qu’elles tiennent dans une goutte.

Texte & photo © Nathalie Esperluète

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